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La logique

Face à la bêtise artificielle

A t'on le droit de railler l'Intelligence Artificielle, sublime réalisation humaine ? Le sublime se lève au-delà de l'horizon, à l'infini, comme la suite des nombres irrationnels et c'est justement là le problème, car l'infini, le vrai, est une délimitation, contredisait Hegel, car seul le penser est infini.

Mais l'I.A. est bien le produit de l'intellect ? Certes les capacités de l'intellect, l'entendement, produit la mathématique, les sciences et les techniques mais il peut bien plus encore, il produit le concept, pour que l'Homme puisse réellement se comprendre.

Hegel disait qu'un univers totalement mathématisé, privé de concept, serait invivable pour l'humain. Se comprendre n'est pas une obligation, on peut rester ignorant de la vérité sur soi-même et alors stagner dans la bêtise, que l'on soit un simple individu ou une société toute entière.

L'I.A. n'a pas été dressée au concept hégélien, elle est algorithmique, statistique, mais que ce soit bien clair, ce n'est pas une insulte, les hégéliens ont le plus grand respect pour les mathématiciens et ils savent que l'I.A. est, en tant qu'outil, indispensable à l'humanité mais, face au concept, à l'urgence de réellement se comprendre, ce n'est rien qu'une bûche.

Hegel_portrait_by_Schlesinger_1831

Portrait de Hegel par Schlesinger 1831

Georg Wilhelm Friedrich Hegel1, né en 1770 à Stuttgart, est mort du choléra en 1831, il était alors le recteur de l'université de Berlin. Comme cette époque est lointaine. Quelque soit son origine sociale, on pouvait mourir dans d'atroces souffrances d'une maladie aujourd'hui chassée d'Europe depuis des lustres. Il faut garder à l'esprit cette distance quand on juge le philosophe car certains de ses écrits, normaux pour un honnête homme du début du XIXe siècle, nous sont insupportables2. Reconnaître cette distance, c'est déjà être un peu hégélien car comme disait le maître : toute erreur fut vérité. Cela ne suffit cependant pas à écarter les jugements hâtifs, en effet dire que « le printemps menace » blesse l'écologiste, « le rationnel est réel et le réel rationnel » irrite le progressiste qui n'y voit qu'un blanc-sein au conservatisme, le scientifique se moque de ses attaques contre Kant et Newton, sa dialectique du maître et de l'esclave scandalise le bourgeois posé et comment ne pas être indigné par « la guerre est nécessaire à la santé morale des peuples3 » enfin il serait le parrain du « totalitarisme 4».

Alexandre Koyré5 avouait : « La philosophie de Hegel -- c'est là un point sur lequel tous ses historiens et tous ses commentateurs sont d'accord -- est extrêmement difficile ». L'œuvre est un système monumental, certains mots exprimant des concepts sont intraduisibles littéralement, on reste perplexe face à cette capitale découverte : « Le résultat est ce qu'est le commencement car le commencement est but ». Face à tant de difficultés il ne reste que les exégètes, ce texte est un arrangement de notes de lecture des ouvrages de Jacques d'Hondt6, Eugène Fleishmann7, Bernard Bourgeois et Alexandre Kojève8, l'idée en est venue après avoir suivi des rendez-vous d'hégéliens à la librairie Tropique qui avaient réuni Domenico Losurdo9, Bernard Bourgeois10, Dominique Pagani11.

Shrram Krishnan12 a été choisi par le président Trump pour affirmer la suprématie des États-Unis dans le domaine de l'intelligence artificielle13, il propose dans ce but de déréguler et de décentraliser. « Les entreprises qui prendront l'I.A. non pas comme un outil mais comme une fondamentale opportunité détermineront la prochaine décennie » dit-il. Il ne faut pas prendre cette inquiétante déclaration de façon absolue, de plus nobles motivations sont par ailleurs avancées mais, même celles-ci se rapportent au bout du compte à l'appétit « d'opportunités » d'intérêts privés qui dans ce pays et ses satellites pilotent l'intérêt public.

Hegel désapprouverait. À son époque, celle d'une Prusse ultra-conservatrice, ulcérée par la « Révolution de la Grande Nation » (oui, ce fut la France), il construisait une subtile philosophie politique pour inciter les féodaux à la raison, sans les vexer, sans la nécessité d'une révolution. Il serait très amère de voir qu'au XXIè siècle, la féodalité revêt de nouveau de lumineux habits, mais là n'est pas la question.

Bien qu'immatérielle, l'I.A. est un bien d'équipement et comme tout outil, elle doit être tenue en main, mais dans son cas, si la fermeté de la prise se relâche, comme le voudrait Shrram Krishnan, elle deviendra sublime, dépassement perpétuel, ce que Hegel qualifierait de « mauvais infini ». Que veut-il dire ? Une Troïka formée de l'attelage du désir, du formalisme et du dualisme s'élance dans une fuite en avant qui nous détourne de la compréhension de soi.

Dépasser la logique formelle

Le désir n'est rien en soi mais un rapport à ce qui n'est pas encore, un rapport au vide. Le désir est ce dont il est le manque, il est sans limite, il réclamera toujours, il est donc indéterminé (non-terminé). L'être est, moins par existence, que par manque, il en est son négatif. On ne peut nier que l'être soit fini, on sait que le manque est indéterminé, donc le fini est indéterminé.

Mais c'est impossible, c'est contradictoire ! En effet, la finitude est un mauvais infini, un processus qui ne se conclu jamais, un va-et-viens répétitif, c'est d'ailleurs la raison pour laquelle « le printemps menace ! ». Le cycle désir -- satisfaction est le propre de l'organique. Jacques D'Hondt :

« La mort véritable et déplorable se produit quand l'esprit consent à la répétition, se laisse envahir par l'habitude, le souvenir figé, la jouissance passive, lorsqu'il s'abandonne. (...) Procréer n'est pas créer. La vraie vie est création permanente, un processus contraire à la répétition et à la monotonie végétative ».

La contradiction qui anime le cycle infini n'est jamais dénoncée, elle se conclue en dogme, « persévérance du constitué » selon D'Hondt, avec des choix binaires imposés, c'est vrai ou faux, « vous être avec ou contre nous ». Un exemple historique est l'alternance politique qui à l'usage devient « extrême-centre » selon l'expression d'Alain Deneault14. Le prétendu équilibre politique est en réalité un glissement gravitaire des « sensibilités » vers le fond centriste de la cuvette pour organiser le bonheur des peuples par leur assoupissement. Voyons maintenant comment ce mauvais infini animé par le pouvoir des tripes, allié à ce qu'il y a de plus abstrait, lui semble le plus contraire, le formalisme, aggrave notre cas.

Le formalisme est le code de conduite de la mathématique et des sciences. Il est né en Grèce, Aristote pose le principe de non-contradiction : 

« Des propositions contradictoires ne peuvent être vraies dans le même sens, sous le même rapport et en même temps ».

Il fallait s'appeler Georg Wilhelm Friedrich Hegel, recteur de l'Université de Berlin, pour objecter que la réalité étant de toute évidence contradictoire, il existe donc quelque chose de supérieur à la logique formelle, celle du concept, lequel supporte la contradiction. Marx s'est beaucoup inspiré de Hegel pour fonder sa critique de l'économie politique et n'a cessé d'y dénoncer le formalisme.

Le principe de non-contradiction ne s'applique pas à la force de travail, car elle est plus-value pour le capitaliste et moins-value pour le prolétaire, les deux vont dans le même sens, l'accumulation du capital, dans un même rapport, la production et bien sûr en même temps.

Les économistes « libéraux » postulent « des agents économiques libres partageant les mêmes informations ». Comment prendre au sérieux ce formalisme comique ? Personne n'ignore qu'un Lord de la City a plus « d'informations » qu'un chômeur. Pourtant sans ce formalisme aucun algorithme économique ne fonctionnerait tant il y aurait de paramètres à y introduire.

Il y a Hegel critique de la logique mathématique qui ne peut se passer d'axiome, critique audacieuse mais sans avenir ; il y a Hegel inquiet d'un monde mathématisé, ainsi que le néo-positivisme et le néo-darwinisme l'envisagent, avec comme pratique de traiter génétiquement la délinquance.

Hegel dispute le philosophe des Lumières Emmanuel Kant (1724 - 1804). Sa lumineuse critique est difficile à suivre car Kant philosophe dans le sillage de Newton (1642 -- 1727) l'inventeur de la physique moderne dont la méthode dualiste pose le sujet connaissant face à son objet d'étude . Comment pourrait-il en être autrement ? Le scientifique observe les données empiriques de l'objet, il en perçoit l'essentiel, son essence, afin de la rapporter aux catégories du savoir, puis les lois de la nature qui en émanent donnent à l'objet sa raison d'être : son phénomène.

Cette faculté de l'entendement identifiée par Kant n'est autre que la réflexion, l'objet est réfléchi dans le miroir du savoir tenu par le sujet connaissant. Kant ajoute que la chose-en-soi dont on connaît le phénomène reste inaccessible. Espiègle, Hegel en tire comme conséquence logique que l'objet, expliqué ainsi de l'extérieur, en vient au bout du compte à n'exister que comme phénomène, l'objet ayant disparu. Certes c'est exagéré mais cependant ce monde connu par réflexion est compliqué car il faut toujours tout doubler, c'est le dualisme.

Dans le cas du dualisme force et manifestation, Hegel attend toujours la preuve que la force et sa manifestation sont deux choses différentes. La gravitation selon Newton est une force, un rapport extérieur à la chose, or Hegel démontre logiquement en suivant Spinoza (1632 -- 1677) -- mais pas scientifiquement au sens où nous l'entendons -- que les choses sont déterminées de façon immanente, autrement dit la raison de leur existence est en elles-mêmes, il propose donc l'idée, ridicule, que la « gravité » de l'objet attiré s'est déplacée dans l'objet attirant, plus besoin de force ! Trois siècles après Newton, même si les avions décollent grâce à elle, la force gravitationnelle n'est plus que locale, la nouvelle théorie universelle de la gravitation est celle de l'espace-temps, il n'y a plus de force mais des objets qui « tombent » dans des puits gravitationnels, donc la matière décide, c'est une loi immanente, n'est-ce-pas un triomphe posthume de Hegel ?

Dans le cas du dualisme intérieur (la chose-en-soi) et extérieur (le phénomène), l'ingénu Hegel demande comment, ne sachant rien de l'intérieur, sommes-nous sûr que ce que nous voyons est bien l'extérieur ? Dans le cas du dualisme ensemble et parties, l'ensemble selon Kant est un agrégat de parties déterminé par le sujet connaissant, l'ensemble dépend donc du sujet, c'est du relativisme, il serait tellement plus simple selon Hegel de considérer l'ensemble comme une totalité dont les parties tirent leurs origines, l'organisme en est le meilleur exemple. Vouons donc le dualisme au diable et ses complications !

Hegel continu la charge contre Kant. Le sujet ne connaît que des rapports de dépendances entre des choses secrètes. Ces rapports sont identifiés par un sujet, ils sont donc subjectifs, voir relatifs, on ne peut donc espérer de vérité objective. L'objet de la connaissance fuit devant nous, il est moins objet de notre connaissance que de sa nostalgie dit élégamment Hegel. Kant a postulé un monde en extension infini, et par conséquent une connaissance infinie. Cette fuite en avant est aussi celle du sujet moral, Eugène Fleishmann explique :

L'homme doit lutter incessamment avec sa propre nature méchante sans pouvoir jamais la vaincre, et la victoire est promise, et aussi ajournée, à l'infini. On n'a qu'à espérer (et c'est le contenu même de la religion chez Kant) que cette lutte perpétuelle a un sens qui, ici-bas, ne se réalisera jamais, mais peut-être dans un monde meilleur... Ainsi pour résoudre une question aussi importante que le sens de la vie humaine, Kant n'a rien d'autre à offrir que l'idée d'un progrès infini, et cela sous sa pire forme quantitative.15

Ce mauvais infini du désir, cette monotone répétition végétative qui en résulte, ce contradictoire non assumé et ce formalisme cynique qui prolétarise, ce dualisme inutilement compliqué, cette course désespérée du sujet après son objet en fuite, cette faute perpétuelle, ce progrès inqualifiable car quantitativement infini, tout ceci n'est pas, pour Hegel, raisonnable, car la première condition de la liberté est de ne pas fuir.

Éveil de la raison

Au lieu de fuir, il faudra faire un retour sur soi, au lieu de séparer le sujet de son objet, il faudra les réconcilier et prouver l'unité du monde cause de lui-même, au lieu d'écarter la contradiction, il faudra la maintenir pour échapper à la stagnation, aller au but, à la vraie liberté, cette pleine compréhension du monde et de soi qui pour Hegel sont la même chose.

La logique de Hegel devait « parrainer » les sciences mais l'esprit scientifique est resté fidèle à Kant puis la science s'est affranchie de la philosophie -- cet amour (philo) du savoir et de la sagesse (sophia a un double sens) -- Gaston Bachelard écrira un ouvrage clé sur les raisons du divorce16.

Hegel est donc en échec, en revanche la logique formelle qui analyse et démonte le monde par la causalité ne sait comment le « remonter », comment expliquer son unité, le réconcilier, pourtant il faut bien qu'il soit un ce monde sinon il n'aurait pas de sens.

L'œuvre de Hegel consiste à démontrer logiquement cette profonde conviction métaphysique sans invoquer l'au-delà. Cette logique philosophique exclue tout emprunt au monde sensible et s'impose de prouver sa propre nécessité, ce qui n'est pas le cas de la logique formelle qui est axiomatique et ne justifie pas ses preuves, par exemple il faut un élément extérieur au triangle pour le démontrer17, donc la construction de sa preuve n'est pas intrinsèque au triangle. La logique du « penser infini » doit se suffire à elle-même, sans appui externe ni axiome. Il faut un point de départ à cette logique, un rien suffira.

Le propre du néant est de ne pas être et pourtant il faut bien qu'il soit, sinon l'être serait infini, et nous savons qu'il ne l'est pas. L'être et le néant se repoussent, mais l'un a besoin de l'autre pour s'expliquer, ils sont la contradiction. Le penser est un mouvement dans des pensées qui ne pouvant se heurter à des objets, se prolonge à l'infini. Le penser unit la contradiction de l'être et du néant dans un processus.

Pour Hegel, la question ontologique n'est donc pas « qu'est-ce-que l'être » mais « comment devient-il  ». La contradiction néant-être est aussi un potentiel, le réel fut possible avant d'être, en tant que possible cela veut dire que l'être aurait pu être autrement qu'il n'est, donc contingent ; en tant que réel cela veut dire qu'il n'est pas autre que ce qu'il n'est, donc nécessaire. Le processus avance par « nécessité fortuite » (Jacques d'Hondt), il se pose en s'opposant à la contingence qui lui est plus nécessaire que l'existence. Ce processus structurant apporte toujours plus d'ordre et de cohérence quand soudain patatrac ! tout s'effondre par hasard.

Ce mouvement et ces ruptures de la matière s'appliquent à l'anthropologie. Nous nous protégeons de la contingence (la nature) à l'intérieur de « cercles » où règne nécessairement une certaine cohérence (la culture), en s'élargissant il arrive que ces cercles s'exposent au hasard et se brisent, ces accidents nous révèlent alors un monde toujours plus vaste ainsi que l'urgente nécessité de former des cercles encore plus larges avec des modes d'organisation toujours plus complexes.

Cependant nous ne réduirons jamais toutes les contingences externes à des nécessités internes et puis nous ne savons pas où nous allons car l'agir précède toujours la connaissance, d'où l'erreur : si j'avais su... « La persistance du hasard est due à l'impuissance non à l'ignorance » écrit Jacques d'Hondt.

Les acteurs de l'histoire n'en ont aucune idée, par exemples Jules César ou Bonaparte éprouvent simplement la nécessité de satisfaire leurs ambitions personnelles mais une cascade d'événements imprévus qui en découle amène l'un à couler la république romaine et l'autre le saint empire germanique, ils seront effacés une fois leurs imprédictibles tâches accomplies. Enfin « la chouette de Minerve ne prend son envol qu'à la tombée de la nuit »18, autrement dit quand une époque est comprise, c'est qu'il est trop tard.

Si la contingence s'explique simplement par d'innombrables causes inconnues, la nécessité est l'aboutissement de la contingence, comme le problème qui attendait sa solution, les éléments d'un ensemble interagissent alors de manière chaotique pour la nécessaire satisfaction de leurs intérêts particuliers, comme les agents du marché.

Hegel à la suite de Spinoza considère une autre forme de nécessité où la condition d'existence de chaque chose réside dans leur maintien mutuel, les choses ne sont plus seulement ensemble mais forment une totalité de qui elles tiennent leur nécessité. L'organisme, l'écosystème terrestre, l'univers sont des totalités19.

Mais de même que personne ne va lucidement dans le sens de l'histoire, personne n'a conscience à priori que sa condition d'existence dépend de la totalité, pour cela il faut éveiller cette faculté supérieur de l'entendement : la raison.

Eugène Fleischmann lui préfère la notion de penser, l'emploi d'un verbe soulignant l'importance du mouvement. Il écrit que par le penser « ... les choses perdent de leur immédiateté en devenant les figurants d'un processus que l'on ne peut pas arrêter ». L'immédiateté est « l'être est », « A = A », une stérile évidence, une tautologie figée. Sans la différence point d'identité, le manque, l'altérité initient le processus qui est la médiation, le moyen terme pour que l'être soit, sinon il est indétermination, un simple « donné ».

La médiation est au penser (la raison) ce que la causalité est à l'entendement qui divise, dissèque, analyse, puis « incorpore les déterminations dans un système déductif non contradictoire pourvu d'une nécessité hypothétique » (E. Fleischmann),

C'est ainsi qu'il dévoile les secrets de la nature,

...mais en excluant le contradictoire, il est à la recherche de la vérité sans jamais pouvoir être dans la vérité.

En revanche le penser fait de la contradiction un mouvement, un processus bousculé de contingences mais avec un sens, c'est un processus structurant car un ordre apparaît nécessairement et tant qu'il n'est pas incidemment rompu, il devient médiation, il réconcilie, il uni dans une totalité qui harmonise le mouvement. Le penser est « la totalité du mouvement considérée comme repos ». La logique prouve la nécessité de la totalité, tout en prouvant sa propre nécessité, donc le penser qui pense la logique est la totalité, « le vrai est le tout », elle est nécessaire au maintien mutuel des êtres, inversement leurs déterminations en font sa cohérence.

Dans le commentaire de la logique, arrive le moment où E. Fleischmann retrace le tortueux chemin du penser vers la découverte des vrais modes de détermination des êtres et donc, la compréhension véritable d'une totalité structurée devient possible. Se déploie dès lors toute l'étendue du génie de Hegel.

La logique du jugement

Nous avons appris qu'un processus, fait de hasards et de nécessités, apporte de la cohérence au monde naturellement indéterminé, en fait nous transformons le monde pour faire face à l'adversité, le raisonnable est donc effectif, autrement dit le rationnel est réel, et puisque le réel transformé est plus cohérent, c'est qu'il est devenu rationnel.

Plus de cohérence implique moins d'indétermination, comment le donné se détermine-t'il ? Dans sujet-verbe-prédicat, quels sont les modes de détermination du sujet par le prédicat ?

L'être est déterminé soit par sa qualité (la rose est rouge), c'est un jugement qualitatif porté par la logique de l'être ; soit par sa propriété (tous les hommes sont mortels), c'est un jugement réflexif porté par la logique de l'essence ; enfin par une norme (que la montagne est belle) c'est un jugement normatif porté par la logique du concept.

La complexe progression de la logique dans les jugements des domaines de l'être et de l'essence éloignerait trop cet exposé de sa conclusion, retenons que ni le jugement qualitatif, ni le jugement réflexif ne peuvent formuler de déterminations sans appuis externes -- pensons à la démonstration du triangle -- car ils sont du domaine de l'entendement, le fondement des « sciences particulières » ainsi que Hegel les qualifie ironiquement, mais entendement incapable de se penser. Il ne faut pas voir dans cette ironie une vaine obsession en regard des vertigineuses capacités de l'entendement, carl'enjeu est de savoir comment nous sommes déterminés et à cette question l'entendement reste muet.

Le penser, ce mouvement dans des pensées, infini et donc unique, ne peut pas se contenter de rester « identique à soi-même », il ne peut que se différencier, ainsi que Dieu ayant besoin d'un monde pour exercer sa puissance. Le penser va donc se relativiser en trois moments, il sera universel, particulier, singulier.

L'universel est l'abstraction absolue, le point de départ de la logique débarrassée de tout ce qui pourrait l'influencer de l'extérieur, de tout ce qui est empirique, ce moment est celui de Descartes (1596 -- 1650) doutant de tout pour commencer à penser, puis seulement à être. L'universel est aussi un penser qui se pense soi-même, sans quoi bien sûr il ne serait pas universel. Nous savons que l'identique à soi-même ne peut être sans la différence, ce qui invite l'universel abstrait à chercher son négatif, du concret, c'est le particulier.

Le penser s'est donc scindé en deux, autant universel que particulier. Le singulier en est la réconciliation, la forme élémentaire du sujet, il est unique, fermé autour de sa propre perfection car universellement reconnu dans sa particularité. Ces trois moments du penser sont le concept. Remarquons tout de suite qu'être reconnu est une détermination normative, elle émane du sujet, c'est lui qui décide d'être reconnu.

Le jugement nécessaire est une étape décisive de la logique du jugement vers l'immanence mais c'est encore un jugement de l'extérieur, unilatéral, ce n'est pas un jugement autonome. Enfin avec le jugement conceptuel, le prédicat est normatif (beau, vrai, bien), le sujet doit être autrement qu'il n'est mais il peut tout aussi bien se soumettre lui même librement à sa propre valeur normative.

Voici enfin une détermination cohérente : l'objet du jugement produit le jugement, le sujet s'autodétermine, mais la détermination serait encore plus cohérente si le sujet saisissait une nécessité intérieure qui le pousserait à agir pour son propre bien. C'est alors le jugement apodictique qui conclu la logique du jugement : il n'y a pas de « devoir être » mais c'est la réalité elle-même qui se juge en réalisant la raison.

Sa non-réalisation est un déchirement de la réalité des choses en rapport avec une réalité conceptuelle qui ne l'est pas, ce déchirement explique la persistance éternelle du mal car il est entre le moi naturel et le moi raisonnable mais, si la raison l'emporte, un ordre moral est institué par l'apparition d'une seconde nature. Cette seconde nature est le fondement de l'ordre politique de la société libérale dans lequel les trois moments du concept sont sensés se concrétiser. Ces trois moments, l'universel, le particulier et le singulier se dialectisent, c'est-à-dire que chacun sert à son tour de médiation aux deux autres :

  • La médiation est le particulier : le singulier (la personne) se lie par sa particularité (les talents physiques et moraux qui en se développant constituent la société civile) à l'universel (à la société, au droit, à la loi, au gouvernement). Comment éviter que les individus soient aliénés par leurs activités ? Chacun risque de n'être reconnu que par ce qu'il sait faire, non par ce qu'il est, ce serait alors un avilissement de la personne humaine.

  • La médiation est le singulier : la volonté, l'activité des individus (le singulier) est la médiation destinée d'une part à satisfaire les besoins économiques, légaux... de l'individu (le particulier), et d'autre part, à animer et réaliser les ordres (l'universel) sociaux, légaux etc (en soi inertes) par cette activité individuelle. Comment éviter que la volonté individuelle soit sans limite et fasse de la société un agrégat de volontés ravagé par à une guerre de tous contre tous.

  • La médiation est l'universel : en dernier lieu, c'est l'universel (l'état, le gouvernement, le droit) qui forme la médiation substantielle par laquelle l'individu (le singulier) atteint la satisfaction et réalise sa vraie nature (particulière). Comment éviter de douter de la sincérité de ceux qui agissent au nom de l'universel ? L'universel pourrait être dans ce cas une sérieuse menace pour la liberté des individus.

Ces trois syllogismes20 concourent ensemble à neutraliser les effets indésirables de chacun, c'est un difficile équilibre politique espéré par une bourgeoisie intelligente, s'il en fut, car c'est ainsi que la compréhension véritable d'une totalité structurée devient possible.

Se révéler à soi-même

Le vrai est le tout, néanmoins cette totalité structurée n'est pas sans son négatif, sans les ravageuses contradictions du monde empirique, sans le sujet poussé à satisfaire son manque. Si l'erreur fut autrefois vérité, c'est donc que le mouvement du penser structurant le monde est alimenté par la lutte entre la vérité et l'erreur. D'ailleurs, que faire pour que la vérité ne soit pas seulement démontrée mais librement acceptée par les individus ? Rien, sinon agir, l'homme ne comprend que ce qu'il fabrique, seul l'acte vise à le rendre meilleur21, même si cela consiste à dresser un cercle égoïste de protection autour de soi sans se soucier du dehors, il finira bien par se réconcilier avec l'universel quand une structure plus large de cohérence apparaîtra enfin.

Cette réconciliation qui est aussi reconnaissance de la totalité, écarte les évidences purement personnelles de la subjectivité et nous apprend que nous ne pensons pas la vérité mais que c'est elle qui pense en nous22.

Qui est ce nous ? L'esprit, esprit d'une tribut, d'un peuple, d'une nation, de l'humanité. Il n'est pas le produit de la volonté consciente des hommes, il n'est que ce en quoi il se fait, ce faire est le processus de réconciliation dans la totalité, forme sous laquelle l'esprit se comprend, lui seul peut chasser les fantasmes d'un monde mathématisé et morbide.

Les manifestations concrètes de l'esprit sont les réalisations artistiques de son époque, mais ce qui répond à l'esprit de cette époque tombera tôt ou tard en désuétude soit sous le choc d'une cause externe ou bien à cause de sa stagnation car « l'esprit meurt dans le recommencement » dit J. D'Hondt, la progression de l'esprit n'est donc jamais idyllique, son processus est incertain et faut-il encore que les hommes aient la volonté d'agir.

Le mot progression est trompeur, si progrès il y a, il ne peut être linéaire car où pourrait-il bien aller ? Rappelons le risque fatal du « mauvais infini », du « fini indéterminé », voirdialectique du temps selon l'interprétation d'Alexandre Kojève. L'agir est une prise de risque, éloignement du foyer, la courbe du devenir dès lors s'éloigne, mais l'agir veut protéger donc la courbe s'infléchit jusqu'à revenir à son lieu origine pour méditer l'expérience de soi-même.

Le philosophe dira doctement que le mouvement dialectique du sujet fera retour à soi après s'en être détaché. Les cercles de cohérence cumulés et élargis sont à chaque retour à l'origine des évocations du passé et un approfondissement de la compréhension de soi,

la vérité se penche sur ses origines.
E. Fleischmann

Le mouvement de l'esprit n'est donc pas une progression linéaire mais une circularité. Elle peut difficilement se représenter ou à la rigueur comme des cercles de cohérences en fractales : des boucles assemblées générant des cercles toujours plus larges jusqu'à la boucle finale, la totalité, comme expression de la plus grande cohérence, de l'esprit se révélant à lui-même, retourné à ses origines, à sa raison d'être.

« Le résultat est ce qu'est le commencement car le commencement est but ».


  1. Biographie de Hegel et tentative risquée de résumé de sa philosophie sur wikipedia,

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  2. « Ils sont réduits en esclavage par les Européens et vendus en Amérique, et pourtant leur sort dans leur propre pays est presque pire, dans la mesure où ils y sont soumis à un esclavage aussi absolu. » Dans « La Raison dans l'Histoire »→ https://www.monde-diplomatique.fr/2007/11/HEGEL/15275

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  3. Hegel. « La guerre est nécessaire à la santé morale des peuples » → https://www.philolog.fr/hegel-la-guerre-est-necessaire-a-la-sante-morale-des-peuples/

    ↩

  4. « La Société ouverte et ses ennemis » de Karl Popper. Bible de l'anti-totalitarisme, utile à un certain mode de l'impérialisme US → https://fr.wikipedia.org/wiki/La_Société_ouverte_et_ses_ennemis

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  5. Article sur Koyré : https://www.persee.fr/doc/ephe_0000-0002_1963_num_76_72_18144

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  6. Jacques d'Hondt, intellectuel militant communiste → https://maitron.fr/spip.php?article22678

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  7. Biographie Eugène Fleischmann https://www.babelio.com/auteur/Eugene-Fleischmann/475269 - Bourse Eugène Fleischmann http://www.societe-ethnologie.fr/bourse-presentation.php

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  8. Alexandre Kojève, sur les rapports entretenus entre Kojève et le gouvernement de Vichy → http://www.journaldumauss.net/spip.php?page=imprimer&id_article=1587

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  9. Domenico Losurdo chez Tropique → https://www.librairie-tropiques.fr/tag/domenico%20losurdo/

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  10. Bernard Bourgeois chez Tropique → https://www.librairie-tropiques.fr/tag/bernard%20bourgeois/

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  11. Philosopher avec Dominique Pagani → https://www.youtube.com/@PhilosopheravecDominiquePagani Conférence de Dominique Pagani : « la logique du sujet face à la reconstruction du nazisme » → https://www.dominiquepagani.fr/lalogiquedusujet

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  12. Trump taps Sriram Krishnan for AI advisor role amid strategic shift in tech policy → https://www.cio.com/article/3629924/trump-taps-sriram-krishnan-for-ai-advisor-role-amid-strategic-shift-in-tech-policy.html

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  13. Depuis les chinois ont sorti une A.I. avec de pures capacités de raisonnement sans données préalables, ça aurait intéressé Hegel. The open secret behind DeepSeek's success. → https://asiatimes.com/2025/01/the-open-secret-behind-deepseeks-success/

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  14. Alain Deneault, La médiocratie → shs.cairn.info/revue-humanisme-2016-2-page-118?lang=fr

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  15. Dans « la science universelle ou la logique de Hegel » page 100.

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  16. La formation de l'esprit scientifique → gastonbachelard.org/wp-content/uploads/2015/07/formation_esprit.pdf

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  17. La somme des mesures des angles géométriques d\'un triangle est égale à la mesure d\'un angle plat, lequel est externe au triangle mesuré→ fr.wikipedia.org/wiki/Somme_des_angles_d'un_triangle

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  18. www.buboquote.com/fr/citation/5629-hegel-ce-n-est-qu-au-debut-du-crepuscule-que-la-chouette-de-minerve-prend-son-envol

    ↩

  19. François Roddier dans « Thermodynamique de l'évolution » → www.editionsparole.fr/produit/thermodynamique-de-levolution-un-essai-de-thermo-bio-sociologie-2/

    ↩

  20. Le « penser » est un syllogisme → www.universalis.fr/encyclopedie/syllogisme/

    ↩

  21. Notion de praxis chez Aristote : « Le fait de bien agir est le but même de l\'action. » → fr.wikipedia.org/wiki/Praxis_(philosophie)

    ↩

  22. Le Phèdre de Platon sur le mouvement intrinsèque de la vérité → fr.wikisource.org/wiki/Phèdre_(trad._Robin)

    ↩