La dialectique maîtrise servitude¶
Le désir¶
Le Désir, commente Kojève, est à l’origine de la relation maîtrise servitude. Le sentiment de soi naît de l’acte de consommer une chose désirée.
- Il y a d’abord le temps du désir, qui est manque, qui est même la présence de l’absence de la chose, le désir est donc négatif au sens de « moins » ;
- puis dans un second temps la chose est consommée, cela signifie la négation de l’intégrité de la chose, la chose « en-soi » disparaît. Ces deux temps forment un négatif négateur, le négatif du désir nie la chose.
- Enfin le troisième temps est positif car la chose consommée « agrandie » le sujet.
Fondamentalement l’action positive (qui réussie) jaillit d’une négation négatrice. Le sentiment de soi appartient au règne animal, l’homme est un animal mais qui plus est, il est « conscient de soi », capable de dire « je », or l’objet du désir est une chose concrète et la conscience de soi ne s’en satisfait pas, il lui faut plus, qu’est-ce donc qui est autre qu’une chose concrète sinon un « non-être », une absence, un manque, un désir ?
La conscience de soi naît du désir d’un désir. Désirer le désir qu’un autre a d’une chose, c’est se donner un droit sur cette chose, un droit de propriété, c’est donc se substituer à la chose désirée par l’autre, c’est imposer à l’autre d’être reconnu en le privant de la satisfaction de son désir.
La conscience de soi exige la reconnaissance de soi par au moins un autre, il s’en suit une lutte à mort pour la reconnaissance entre les membres des sociétés humaines. Si cette lutte ne supportait pas la moindre négociation, il en résulterait la mort de tous sauf d’un qui n’aurait alors que des cadavres pour se faire reconnaître, or les morts ne désirent plus rien.
En conséquence certains épargnerons leur vie contre la reconnaissance d’un des leurs qui les privera de la satisfaction de leurs désirs, de leur liberté, ils deviendront ses esclaves. C’est ainsi que selon Hegel, dès le départ de l’aventure humaine, s’instaure logiquement la relation maîtrise servitude. Sombres perspectives.
Le maître¶
Le maître a risqué sa vie pour porter le nom de maître, pour être reconnu il a préféré quelque chose d’idéel et de spirituel à l’existence biologique. Ce risque est partout, toujours et pour tous le même, le maître est un guerrier anonyme, ce n’est pas un Monsieur un tel, et même le chef de l’État n’est que son représentant ; la valeur du risque est donc essentiellement universelle.
Cependant le maître est aussi un père ou un fils, la famille est un lieu biologique qui demande protection, empathie, elle est la raison de l’amour. Le glorieux guerrier universaliste est à l’étroit dans le particularisme familial et le père de famille est pris de vertige sur le champ de bataille, irréductible contradiction qui ne peut s’achever que par une tragédie : le sacrifice d’Antigone1.
Meurtri et sans cœur, le maître s’oublie dans la débauche d’une vie de jouissance sans effort. Mais a t’il risqué sa vie pour une vie de plaisirs ? Peut-il se satisfaire de n’être reconnu que d’esclaves qui ne sont plus des hommes ? Le maître ne sera tout bonnement jamais satisfait car sa liberté est en lui, elle n’est plus cet idéal à réaliser pour lequel il a pourtant risqué sa vie, **la maîtrise est donc une impasse existentielle. **
L’esclave¶
L’esclave peut-il dépasser le maître ? L’homme fut réduit en esclavage parce qu’il a eu peur de la mort, il doit maintenant satisfaire le désir du maître par son travail qui est aussi négation du donné (transformation de la nature), on retrouve les deux temps « négatif-négateur » du sentiment et de la conscience de soi mais cette fois cette double négation n’est ni pour consommer ni pour asservir mais pour réaliser un projet.
L’esclave a un plan (de travail), voir un idéal, son travail est production du réel par la concrétisation d’une idée, « le temps de la réflexion », le produit de son travail est en devenir et donc par rétro-action l’esclave ne peut plus être éternellement identique à lui-même dans l’espace, il est donc aussi en devenir. La valeur du risque encouru par la maîtrise est universelle, la valeur du travail de la servitude est en revanche particulière car le travail s’effectue dans un lieu particulier à des moments précis, il dépend donc de conditions concrètes.
C’est ainsi que par le travail l’esclave prend conscience de son individualité, que se révèlent les différences entre les hommes, leurs particularités et leurs personnalités, le travail développe son entendement du monde et le rend indispensable.
Le travail est médiation pour l’émancipation de l’esclave comme le point d’appui qui permet à Archimède de soulever le Monde. Et d’ailleurs pourquoi devrait t’il toujours demeurer esclave ? L’esclave pense à une idée non réalisée de la liberté et s’ouvre devant lui un possible progrès qui pourrait s’achever par une vraie compréhension de la liberté. Ceci est le signe de la supériorité de l’esclave sur le maître.
Supporter la servitude¶
Avant d’être capable de réaliser cette vraie liberté concrète, l’esclave imagine des idéologies par lesquelles il cherche à justifier sa servitude, à concilier son idéal de la liberté avec l’esclavage.
Le stoïcisme¶
La première est le stoïcisme, il essaie de se persuader qu’il est effectivement libre par le seul fait de se savoir libre, les conditions d’existence n’ayant aucune espèce d’importance. La liberté du stoïcisme dans sa variante moderne est la liberté de penser, un État est dit libre quand on peut y parler librement, il n’y a rien à changer dans cet État si seulement cette liberté est sauvegardée, ce qui donne :
Tout est permis mais rien n’est possible2
Au bout d’un certain temps cette idéologie ennuie car elle empêche l’homme d’agir en ne se contentant que de parler, or tout discours qui ne reste que discours finit par ennuyer l’Homme.
En effet, métaphysiquement l’Homme n’est pas un être qui « est », encore une fois il est devenir, il est un « néant qui néantise », il est action, il est Temps. L’être vrai de l’Homme est son action, ne pas agir c’est ne pas être humain, c’est juste être un « être de donnée naturelle », c’est déchoir, c’est s’abrutir.
Le scepticisme-nihilisme¶
La seconde idéologie est le scepticisme-nihilisme. Le sceptique nie tout ce qui n’est pas « moi » mais ce radicalisme abstrait et universaliste mène au suicide.
Le nihiliste est plus intéressant car en choisissant de rester en vie il finit par prendre conscience de la contradiction de son existence même, or voir une contradiction amène à vouloir la lever par l’action, mais malheureusement son état de servitude l’arrête.
Il est donc amener à imaginer une dernière idéologie pour échapper à cette contradiction, celle de l’Au-delà qui sera exposée plus loin.
Vers un monde bourgeois¶
Pendant ce temps les maîtres gavés de plaisirs sont incapables de faire face aux hordes barbares qui menacent leurs cités, un des leurs ou peut être même un barbare s’empare du pouvoir.
Il réduit l’universelle valeur de l’honneur du risque dans la particularité de sa propre famille ! Il vassalise les maîtres ravalés en pseudo-maîtres dont la survie a dépendu de lui.
Un Empire est né, s’en est fait de l’orgueilleuse maîtrise, l’antique tragédie est enterrée, en acceptant l’idéologie de leurs esclaves, les pseudo-maîtres se muent en travailleurs acharnés, l’argent est leur nouveau maître, ils aspirent à un monde nouveau pacifié composé de propriétaires privés accumulant du capital.
Ils affranchissent leurs esclaves qui deviennent de pseudo-esclaves vendant leur force de travail, un monde bourgeois est né.
La conscience de soi en Dieu¶
Parmi les pseudo-maîtres et les pseudo-esclaves sont ceux qui s’interrogent : que suis-je ? Celui qui a le temps de chercher une réponse à cette question ne peut être dans l’action, il ne peut donc ni avoir été asservi ni avoir risqué sa vie, c’est un intellectuel, un philosophe, il contemple le monde, il dresse une distance entre lui et le Monde qui par ce fait même s’autonomise à ses yeux.
Exerçant son entendement, faculté développée par l’esclave dans le cadre de son travail, l’intellectuel imagine un démiurge doué d’un entendement infini capable de produire le monde ce qui expliquerait son autonomie.
Mais son entendement est sec, purement cognitif, de l’ordre de la connaissance, la transcendance qu’il a élaboré en dialecticien ne se satisfait pas d’être seulement pensée, de n’être qu’une notion, elle doit aussi être sentie par tous, elle doit se synthétiser en foi religieuse, domaine de l’universel, qui vaincra facilement les résistances.
En effet, tout n’est que contradictions dans le monde sensible, tout y est servitude, le maître est d’ailleurs esclave de lui-même, pourtant la liberté existe bien mais pas dans ce monde.
Nul besoin de lutter pour la reconnaissance puisque nous sommes tous déjà libres dans l’Au-delà où le seul maître est Dieu.
La contradiction du nihiliste est levée, le maître d’ici bas est satisfait car on continuera à le servir et l’esclave qui n’avait pas voulu risquer sa vie a gagné la promesse d’une vie éternelle, géniale solution !
Cependant l’Homme, demi-esclave faut-il encore préciser, celui qui ne pense qu’à sa liberté, aurait bien voulu s’attribuer une valeur suprême en étant pleinement conscient de soi, donc concrètement libre mais, n’osant accepter son monde comme un idéal, il a médiatisé sa conscience de soi par Dieu, il lui attribue cette valeur qu’il voulait en fait s’attribuer à lui-même.
Mais ce n’est pas peine perdue car grâce à la religion, l’Esprit prend réellement « conscience de soi » mais en croyant prendre conscience d’autre chose que de lui-même ! Peut-il en être autrement ?
La conscience pour soi en l’Homme¶
Oui il peut en être autrement si l’Homme apprend de lui-même qu’il se créé par l’action négatrice du donné, soit par le Travail, l’Homme prend alors conscience de ce qu’il a créé après chaque étape créatrice et il se dit : « je sais que ce que je suis est ce que je suis devenu ».
À ce stade de son histoire, l’Esprit n’a plus de médiateur que lui-même, il se révèle à lui-même, il est conscience pour soi, il sait enfin que c’est l’Homme qui fait l’Homme, il est libre.
L’Esprit conscient de soi par la médiation de Dieu se manifestait dans la théologie, « la conscience pour soi » non médiatisée se manifestera dans une « anthropo-théologie », pourquoi pas simplement anthropologie ? Parce qu’il ne suffit pas de nier Dieu, en le supprimant de l’extérieur il renaîtrait aussitôt sous un autre nom, il faut qu’il se supprime, c’est à cette condition qu’il apparaîtra sous son vrai jour, comme le produit de la conscience humaine, comme nécessaire tant que l’Homme n’a pas atteint la maturité de la conscience pour soi.
En bref non seulement l’Homme sait qu’il se fait lui-même mais en plus Dieu se supprime et par dessus le marché l’Homme prend sa place !
Kojève donna ses cours sur Hegel juste avant la seconde guerre mondiale, il eu les plus brillants élèves : Maurice Merleau-Ponty, Raymond Aron, Jean Hyppolite, Jacques Lacan. Il fut internationalement honoré comme un des grands spécialistes de Hegel, néanmoins sa réputation fut entachée quand après sa mort, on appris qu’en 1942, alors même qu’il participait au groupe de résistance Combat, qu’il collaborait avec Henri Moysset (renvoyé devant la haute cour en 1947 pour intelligence avec l’ennemi) à la rédaction d’une nouvelle constitution pour la France sous domination nazie3
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odysseum.eduscol.education.fr/antigone-heroine-tragique-devenue-symbole-de-resistance ↩
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Kojève, la politique et la philosophie. À propos de la dernière biographie d’Alexandre Kojève par Marco Filoni. ↩