Le voyage en Sérinde¶
Introduction au récit imaginaire d'un voyage en orient à l'aube de l'ère chrétienne.
Introduction¶
L'empereur Antonin le Pieux
(de 138 à 161)
À l’apogée de l’empire romain, au second siècle de notre ère, une caravane quitte la Syrie pour se risquer jusque dans le pays des Sères, en Sérica, aussi appelée Sérinde, où là-bas dit-on, est tissée la plus belle et la plus fine des soies. Après huit mois d’un épuisant voyage, ces commerçants au long court n’iront pas au-delà d’un immense bassin d’altitude plein d’un sable aussi fin que la poussière, il est cerné par de très hautes montagnes, il est comme l’œil d’un cyclone tectonique, c’est le bassin du Tarim à la limite de l’empire de la Chine des Han. Nos voyageurs ne saurons jamais que la plaine centrale chinoise où se fabrique la soie, la vraie Sérinde, est bien plus loin et qu’elle restera encore longtemps interdite aux voyageurs.
Beaucoup imaginent encore en ce temps là un monde comme le faisaient Hécate de Milet ou Strabon : immense, aux limites inconnues, continent unique comme la Pangée replié autour de la mer Méditerranée et cerné par un océan. Trois passes communiquent avec lui : les colonnes d’Hercule, notre détroit de Gibraltar, la mer d’Érythrée, notre mer Rouge et la Volga.
D’autres se contentent d’un plan, strictement topologique comme un plan de transport public moderne, voici la table de Peutinger, une copie du XIIème siècle d’un plan de l’empire romain : « pour Babylone changer à Samosate ».
La géographie est inventée au second siècle par Ptolémée d’Alexandrie pour la première fois le monde connu est quadrillé avec des latitudes et des longitudes.
Une bonne partie de l’Eurasie à cette époque est partagée entre quatre empires aux frontières contestées. L’empire Romain premier empire maritime, maître de la Méditerranée il s’étend jusqu’aux rives de l’Atlantique, le long du Nil et en mer Rouge. Son expansion est bloquée par l’empire Parthe qui serait l’Iran d’aujourd’hui étendu à ses riverains. La frontière avec son voisin de l’est est encore plus douteuse qu’à l’ouest. L’empire Kushan s’étend dans les vallées du Gange en Inde et de l’Indus au Pakistan, de l’Amur Daria en Ouzbékistan et des régions montagneuses autour du Pamir. L’empire de la Chine des Han qui sous la menace persistante des peuples nomades de Mongolie a jugé nécessaire d’étendre démesurément son influence sur les principautés du bassin du Tarim.
Le monde cette époque est encore très peu peuplé, autour de 170 millions d’habitants. Les grandes cités méditerranéennes sont la monstrueuse Rome, Alexandrie, Antioche, Carthage, Éphèse, Apamée, Pergame, Aquilée, Milan. En Mésopotamie Ctésiphon aujourd’hui Bagdad, en Élam Suze, en Inde Peshawar, Patna et Mathura, en Chine Chang’an, Luoyang et Linzi. Aucune villes d’Asie Centrale et d’Iran à part Ecbatane ne dépasse 50.000 habitants, comme d’ailleurs toute l’Europe de l’ouest encore couverte d’épaisses forêts.
Les routes de la soie sont nombreuses, entre la route maritime au sud qui relie l’Inde à l’Égypte, et celle du nord qui traverse les steppes de la Volga, il y a celles plus directes qui coupent à travers l’empire Parthe.
Itinéraires vers la Sérinde.
Par chance au milieu de second siècle Rome a suspendu son offensive contre les Parthes, une caravane peut donc franchir sans risque l’Euphrate, frontière naturelle entre les deux empires. Elle entre en haute Mésopotamie, s’arrête à Édesse, Nisibe, deux précoces cités chrétiennes puis à Ninive une des capitales des assyriens qui dominèrent le monde 10 siècles plus tôt. Elle séjourne dans les très anciennes cités d’Erbela et d’Arrapha avant de grimper dans les Zagros d’une vallée à l’autre jusqu’à Ecbatane la fraîche capitale d’été des Parthes.
Elle traverse la Médie par Ray aujourd’hui Téhéran jusqu’à Gorgan mais au lieu d’aller au plus court vers l’est, la caravane fait un long détour par le nord pour Nisa cité des premiers Parthes, puis Merv carrefour et merveille de l’Orient limite de l’influence Parthe. Courage, plus que la moitié du voyage. La caravane est désormais en terre Kouchan. De Merv plusieurs possibilités s’offrent à elle, on en retiendra deux.
La première est la route directe vers le bassin du Tarim, elle passe en Sogdiane : Buchara, Samarkand, Osh, au bout de la vallée du Fergana on franchit le col de Terek à 3710m pour redescendre vers la vallée de l’Alay fermée à l’est par le col d’Erkeshtam à 3000m. Terminus Kashgar au bord occidental du bassin Tarim ce sera l’itinéraire de Marco Polo 12 siècles plus tard.
Le second itinéraire possible conduit de Merv vers le sud en suivant la fraîche vallée du Murghab serpentant dans un âpre désert puis piquer à l’est pour la Bactriane. Bactres est la capitale des Kouchan. De là on remonte vers la source de l’Oxus, nom grec de l’Amour Daria, on remonte vers la source de la rivière Panj, on monte, on monte dans les relief du Pamir par la vallée fluviale du Wakhan fermée à l’est par le col de Wakhjir entre 3800 et 4900 mètres selon les caprices de la montagne. Il faudra pourtant bien le franchir en dépit du poids de l’altitude pour arriver à Kotan et Niya au pied du vertigineux Hindu Kush et au bord de la mer de dunes du Taklamakan.
Il va sans dire que ces périples ne peuvent se dérouler qu’en été. L’opportunisme et l’évitement des dangers guident le marchand sur ces routes incertaines et cette soie brute est si précieuse qu’il faut en brouiller les pistes. C’est au bout du voyage que celle qui fut choisie nous sera révélée.
Le marchand de tapis du Caire par Jean-Léon Gérôme.
Minneapolis Institute of Art, Minnesota
Nous allons suivre trois grecs sur ces routes, ils s’embarquent dans cette aventure au profit d’un grand marchand juif d’Antioche à la tête d’une longue chaîne d’hommes de confiance en Orient, ce pourrait être cet homme à barbe blanche figurant sur cette peinture académique. Il veut être le premier à dérouler de la soie brute aux pieds de l’aristocratie romaine, quelque chose comme ce rouleau en fabrication datant de l’époque Song, XIIème siècle.
Courtisanes préparant de la soie.
Peinture sur soie attribuée à l'empereur Huizong, époque Song XIIème s.
Chaque voyageur est porté par sa propre intention : le premier est un géomètre qui veut compléter la carte de Ptolémée, ce pourrait être lui de dos tenant une sphère terrestre dans cette toile de Raphaël à droite, il ne cesse de taquiner son compagnon chrétien, serait-ce ce jeune homme, le seul tout de blanc vêtu, sur cette même toile prenant le peintre à témoin ? C'est un mozaïste à la recherche des formes qui exprimeraient le mieux sa foi et qui espère voir son compagnon philosophe rencontrer le vrai Dieu au bout du voyage. Le troisième homme rapportera les rouleaux de soie brute, en attendant ce mercenaire aventurier ne rêve que de galoper dans les steppes asiatiques.
Ils quitteront leur chère ville d’Antioche pour caboter d’une cité-oasis à l’autre par d’étroites vallées sillonnant à travers steppes et déserts, parfois inondées ou jonchées d’éboulis glacés en montagne. Ces cités sont toujours menacées par les nomades des steppes dès que leurs pâturages s’épuisent, ils obligent alors ces cités à entrer dans de longues et coûteuses négociations que seuls de puissants royaumes ou des empires qui se font et se défont peuvent repousser.
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La porte de Tamerlan - Vasily_Vereshchagin 1868 -Tretyakov Gallery, Moscou.
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Les cosaques zaporogues. Itya Repin 1892
Musée Russe d'État, Saint Petersbourg -
Un riche chasseur kirkhiz avec un fancon - Vasily_Vereshchagin
1871 -Tretyakov Gallery, Moscou -
Le simoon approche, désert de Gizeh - Roberts & Hague - 1846
Sur ces routes des gens vanteront leurs savoirs-faire, voudront partager leurs étranges croyances, feront de mélancoliques récits de leurs grandeurs passées, la caravane foulera sans s’en douter les vestiges ensevelis de civilisations déjà disparues à l’époque.
Au delà des agitations humaines, peuples et cités de ce monde ne doivent leur existence qu’à la bienveillance d’un dieu. Athéna protège la cité qui porte son nom. Du Levant à la Mésopotamie des divinités locales s’honorent du titre de « Baal » « seigneur » « dieu de la foudre » comme sur cette stèle syrienne du XIIème siècle avant notre ère.
Osiris, dieu et roi d’Égypte, inventeur de l’agriculture et de la religion, sa double-couronne symbolise l’union des deux Égypte, sa crosse guide le peuple, son fouet proche du fléau agricole, le contraint.
Osiris - Tombe de Sennedjem, XIXe dynastie.
Mais ces dieux politiques doivent composer avec des dieux sociaux comme Anahita, maîtresse des eaux et de la fertilité. Une de ses rares apparitions est au fond d’une coupole en argent, époque Sassanide, Vème siècle. Mithra, gardien de la parole, reçoit ici celle d’un roi.
Mais la société des dieux n’a plus de sens si le divin est abstrait et sa cité l’univers. Ahura Mazda, ici gravé sur le tombeau de Darius 1er est le dieu unique créateur et incréé des zoroastriens, mais en tant que gardien du vrai, il s’oppose à un esprit hostile Ahriman.
Yahweh n’a pas d’ennemi, il est sans visage, seulement nommé par quatre consonnes hébraïques, mais il n’est universel que pour le peuple juif.
Le tétragramme (YHWH), le nom hébreu de Dieu inscrit sur la page d'un manuscrit séfarade de la Bible hébraïque (1385)
C’est alors qu’à l’époque du voyage en Sérinde, trois grands courants intellectuels à vocation millénaire éclipsent les dieux antiques et abattent les barrières à l’universalisme : la philosophie grecque qui depuis 6 siècles ne cesse de poser des questions, Socrate subit la sentence de mort plutôt que de la trahir.
Socrate - Louvre
Le tout nouveau salut chrétien qui répond aux questions des philosophes par la rémission des pêchers, pour l’amour du Christ si doucement et fermement exprimé dans cette icône byzantine du VIème siècle, monastère Sainte Catherine au Sinaï.
La plus ancienne icône connue du Christ Pantocrator
VIe s. - monastère Sainte-Catherine - Mont Sinaï
Pendant qu’à l’autre bout du monde, le Bouddha trace pour tous la sainte voie vers le silence, le voici sculpté à la fin du IIIème siècle, dans le schiste bleu de la vallée du Swat dans l’actuel Pakistan.
Bouddha assis en méditation
Art gréco-bouddhique Fin IIIe - début IVe siècle.
Les motifs de ce périple sont économique, scientifique et esthétique. Le mercenaire rapportera les rouleaux de soie brute, le géomètre tracera une carte du monde plus précise et le mosaïste exercera d’une main plus sûre l'art d'exprimer sa foi. Mais s'ils s'engagèrent au départ sans le moindre doute sur la supériorité de leur culture, selon eux il n’existait que des grecs et des barbares, leur apprentissage de l'Orient révisa leurs certitudes. Une autre histoire que celle d'Hérodote et de ses successeurs leur fut contée, ils dissimulèrent mal leur étonnement face à certaines réalisations techniques et ils restèrent muet d'admiration devant la pratique du silence.
De retour à Antioche, l'ennui et l’oppression les gagnèrent comme si le monde s’était rétréci. Le premier reparti aussitôt galoper dans la steppe et ne revint jamais, le second s'égara dans les abstractions de l'espace et le troisième s’engagea dans la voie du martyr.
























